La synchronicité

Vers une compréhension des coïncidences significatives

1. Introduction, Jung invente la synchronicité
2. La synchronicité : un principe de relations acausales
2.1. Position du problème
2.2. Et la science dans tout ça ?
2.3. Une première définition
2.4. Un peu plus loin
3. Jung : vers une compréhension de la synchronicité
3.1. L’inconscient, l’univers en nous
3.1.1. L’inconscient collectif
3.1.2. Les archétypes
3.2. Le processus d’individuation
3.3. Le mécanisme de compensation
3.4. Liens avec la synchronicité
4. Conclusion
5. Références

1. Introduction, Jung invente la synchronicité

En 1930, lors d’une conférence, Carl Gustav Jung, l’un des plus éminents psychanalystes de ce siècle, invente et prononce le mot  » synchronicité « , en déclarant à propos du Yi King, un texte chinois très ancien, que ce dernier  » repose en effet, non sur le principe de causalité mais sur un principe non dénommé jusqu’ici – parce qu’il ne se présente pas chez nous – auquel j’ai donné, à titre provisoire, le nom de principe de synchronicité « . A cette époque, Jung (1875-1961) était âgé de 55 ans. Ce n’est qu’à la fin des années 40, donc 20 ans plus tard, qu’il publie ces premiers écrits sur la synchronicité. Jung était un pionnier dans l’étude de la psyché. Durant toute sa vie, il n’a jamais cessé d’être en avance sur ses contemporains y compris Freud qu’il dépassa peu à peu (Jung a été un élève de Freud durant quelques années). Cela lui valu de n’être que très difficilement compris par son époque et il est encore bien rare de rencontrer des psychanalystes connaissant l’oeuvre de Jung, pourtant essentielle, aujourd’hui. Le principe de synchronicité est certainement ce que Jung a eu le plus de difficulté à expliquer. Il aura fallu 20 ans pour que d’une idée naisse une transposition écrite et combien en faudra-t-il encore pour que l’on comprenne l’immense portée que semble avoir ce principe ? Ce présent article propose un éclairage en langue française du principe de synchronicité et des rapports qu’il a avec l’oeuvre de Jung. Il se fonde sur le petit nombre de documents existants sur ce sujet, à savoir ceux de Jung bien sûr (traduits en français en 1988 [1]), ainsi que ceux en langue anglaise dont on peut trouver des extraits ou des résumés sur Internet. Citons par exemple le nom de Victor Mansfield dont plusieurs articles très récents (1996-1997) traitent de ce sujet [5]. Il est symptomatique de constater qu’il n’existe, d’après mes recherches, aucun article sur la synchronicité en langue française sur Internet. Quant à ceux en langue anglaise, ils sont extrêmement récents à un point tel que, si j’avais dû réfléchir sur ce thème l’an dernier, je n’aurais eu comme documents que les travaux de Jung. Internet étant un très bon miroir de la pensée de notre temps, il semble que ces idées viennent à peine d’être découvertes et qu’il est donc temps de pouvoir les approfondir.

2. La synchronicité : un principe de relations acausales

2.1. Position du problème

Comme le propose Jung lui-même, la synchronicité est un principe de relation acausales. Cette phrase se propose de définir de la manière la plus dense possible ce qu’est la synchronicité et je pense que c’est un exploit linguistique que d’y être parvenu. Commençons notre explication par deux exemples que Jung donne dès le début de ces écrits et qui permettent de positionner le problème.

J’ai noté à la date du 1er avril 1949 le cas suivant : c’est aujourd’hui vendredi. A midi, nous avons du poisson. Quelqu’un rappelle incidemment la coutume du  » poisson d’avril « . Le matin, j’ai pris note d’une inscription :  » Est homo totus medius piscis ab imo.  » L’après-midi, une ancienne patiente que je n’ai plus revue depuis des mois me montre quelques images de poissons particulièrement impressionnantes qu’elle a peintes entre-temps. Le soir, on me montre un ouvrage de broderie figurant des monstres marins pisciformes. Le 2 avril au matin une ancienne patiente, que je n’ai plus revue depuis bien des années, me raconte un rêve où, se trouvant au bord d’un lac, elle aperçoit un grand poisson qui nage tout droit vers elle et vient pour ainsi dire  » atterrir  » à ses pieds. A cette époque, je me livre à des recherches sur le symbolisme du poisson à travers l’histoire ; une seule des personnes ici concernées en a connaissance.

Extrait de Synchronicité et Paracelsica [1], p.28

Dans un moment décisif de son traitement, une jeune patiente eut un rêve ou elle recevait en cadeau un scarabée d’or. Tandis qu’elle me racontait son rêve, j’étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain, j’entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Me retournant je vis qu’un insecte volant à l’extérieur heurtait la vitre. J’ouvris la vitre et attrapai l’insecte au vol. Il offrait avec un scarabée d’or l’analogie la plus troublante qu’il soit possible de trouver sous nos latitudes : c’était un scarabéidé de la famille des lamellicornes, hôte ordinaire des rosiers : une cétoine dorée, qui s’était apparemment sentie poussée, à l’encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure.Je suis bien obligé de dire qu’un tel cas ne s’était jamais présenté à moi auparavant ni ne s’est représenté par la suite; de même ce rêve qu’avait eu ma patiente est resté unique en son genre dans le champ de mon expérience.

Extrait de Synchronicité et Paracelsica [1], p.39 Quel rapport peut-il y avoir entre ces exemples et un principe de relations acausales ? Dans le premier exemple, il faut tout d’abord remarquer l’importance évidente que le symbole  » poisson  » a prise durant ces deux jours dans la vie de Jung. Il dit même que cette accumulation l’a impressionné. De notre point de vue pourtant, cette accumulation pourrait bien n’être que le fruit du hasard, une pure suite de coïncidences sans signification… mais justement la différence qu’il y a ici avec le hasard pur, c’est qu’il existe une relation de sens entre tous ces événements. De même dans l’exemple du scarabée et peut-être de manière plus claire, deux événements n’ayant a priori aucun rapport entre eux, à savoir le rêve du scarabée et l’apparition réelle de celui-ci dans le cabinet de Jung, vont être associés au même instant par une très forte relation de sens. Nous vivons tous de telles coïncidences significatives et il nous arrive parfois de penser que ce ne peut pas être que du hasard. L’impression qu’une coïncidence significative laisse à son observateur peut être si forte que d’aucun y voit même la main de Dieu. Qu’en est-il de la causalité ? Indéniablement, dans ces exemples, il semble qu’il n’y en ait aucune. Le fait que Jung ait mangé du poisson n’a pas causé la venue de sa patiente avec des tableaux de poisson, etc. Non, s’il y a ici une relation, alors elle n’est pas du type cause – effet telle que la science la conçoit actuellement. Un exemple de relation de cause à effet serait : une queue de billard frappe une boule de billard ce qui cause ou provoque le mouvement de celle-ci. Ce mouvement est régi par des lois (ici celle de la mécanique classique) et est parfaitement reproductible comme toutes les bonnes expériences scientifiques. Le principe de synchronicité est donc par hypothèse un principe de relations acausales. Nous savons de plus que c’est une relation de sens qui associe plusieurs événements n’ayant qu’une probabilité extrêmement faible de se retrouver associés autrement, cette probabilité devenant pratiquement nulle si on y ajoute le fait que l’association doit avoir un quelconque sens pour l’observateur.

2.2. Et la science dans tout ça ?

Un problème radical survient lorsque l’on tente de rendre une recherche sur la synchronicité relativement acceptable par un esprit scientifique. En effet, pour être acceptable par la science, une expérience synchronistique devrait être reproductible, et par là, devrait apporter aux mêmes causes les mêmes effets. Petit problème! La synchronicité est, par hypothèse rappelons le, acausale. Pourtant, il existe des preuves reproductibles et menées scientifiquement de l’existence de tels phénomènes. C’est aux travaux du professeur J.B. Rhine [4] que Jung fit référence dès le début de ses démonstrations. Rhine a mené un grand nombre d’expériences dont l’objet était de mettre en évidence une sorte de transmission de pensée. Le principe en est le suivant : un expérimentateur retourne l’une après l’autre une série de cartes numérotées portant des figures géométriques simples. En même temps, un sujet, séparé de l’expérimentateur dans l’espace, doit annoncer les figures correspondantes. Un jeu de 25 cartes était utilisé, chaque figure se trouvant sur 5 d’entres elles (5 étoiles, 5 rectangles, 5 croix, 5 cercles et 5 avec deux lignes ondulées). L’expérimentateur ignorait bien sûr l’ordre dans lequel allaient apparaître les cartes au fur et à mesure qu’il les retournait. De nombreux essais furent effectués et la plupart d’entre eux ne donnèrent rien de plus que la probabilité de réussite due au hasard, c’est à dire 5 bonnes réponses, en moyenne. Cependant, chez certains individus, les résultats étaient nettement supérieurs à cette probabilité. Par exemple, sur une série de 800 cartes, un sujet a donné 6,5 réponses justes par 25 cartes, ce qui représente une probabilité de 1 contre 250 000. Il arriva même qu’un individu donne 25 bonnes réponses successives ce qui représente une probabilité de 1 contre 298 023 223 876 953 125! D’autres expériences ont aussi été menées avec une distance accrue entre l’expérimentateur et le sujet (350 km) ; les résultats sont là encore positifs. Que conclure de tous ces tests ? Pour Rhine, il s’agit tout simplement de transmission de pensées. Pourtant Jung remarque avec justesse que l’indépendance du phénomène avec la distance séparant les deux joueurs prouve qu’il n’y a ni intervention de forces ni dépense d’énergie et donc qu’il ne peut s’agir de transmission au sens physique du terme. Un autre point doit attirer toute notre attention, car il est essentiel pour la compréhension du phénomène synchronistique. Il est apparu au cours de ces expériences qu’après le premier essai, les résultats devenaient de moins en moins bons et tendaient donc à rendre le test négatif. Ce fait semblerait indiquer un lien entre l’intérêt du sujet pour l’expérience et le résultat de celle-ci. La croyance en une nouvelle forme de perception extrasensorielle semble donc être la source même de l’apparition d’une telle perception.

2.3. Une première définition

Au travers des exemples de synchronicité donnés précédemment et des résultats des expériences de Rhine, il est déjà possible de se faire une idée assez précise de ce qu’est la synchronicité. Avant de donner une interprétation éclairée par la psychanalyse Jungienne à tout cela, il est maintenant important de définir avec précision le phénomène lui-même.Jung propose la définition suivante pour le phénomène synchronistique : un contenu psychique inattendu qui se rapporte de façon directe ou indirecte à un événement objectif, extérieur, coïncide avec l’état psychique banal. Plus précisément, un événement synchronistique repose sur la simultanéité de deux états psychiques distincts. Le premier de ces états est dit normal, banal, objectif tandis que l’autre est l’état que provoque l’événement problématique. L’état normal est vraisemblable et généralement explicable par des voies de causalité alors que l’autre état, qui n’est pas déductible du premier par une voie causale, est une image inconsciente qui vient à la conscience de manière directe (littérale) ou indirecte (symbolique) par la voie du rêve, de l’inspiration soudaine ou du pressentiment. Examinons l’exemple du scarabée. L’état normal et objectif est le récit du rêve de la patiente à Jung et l’état inattendu se trouve être un état psychique, une image psychique qui ne se distingue de celle du rêve qu’en ce qu’elle est vécue immédiatement. Ce deuxième état n’est pas l’effet du premier mais son lien simultané avec lui est terriblement déroutant. Autrement dit, il y a coïncidence entre le récit du rêve (état psychique banal) et l’état psychique créé par le vécu d’un événement identique au contenu du rêve. De plus, la réalité objective d’un événement synchronistique peut se trouver complètement déplacée dans l’espace et dans le temps par rapport à la conscience qui perçoit le phénomène. Les expériences de Rhine sont un exemple de déplacement dans l’espace et les rêves prémonitoires, dont les témoignages ne manquent pas, sont les meilleurs exemples de déplacements temporels. Dans le cas d’un rêve prémonitoire, le rêveur perçoit le déroulement d’un événement, celui-ci pouvant objectivement avoir eu lieu avant ou après que le rêve a été fait.

2.4. Un peu plus loin

Nous arrivons maintenant à un point de la compréhension du phénomène qui suscite une foule de questions dont la motivation provient certainement du fait que nous aussi, un jour ou l’autre, avons vécu de tels événements et que sans autre forme de procès, nous les avons gentiment relégués au rang de pure coïncidence. Devant l’insatisfaction que ce refoulement a pu provoquer, il est normal de s’intéresser à de nouvelles explications, tout en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit que d’hypothèses, toutes bâties sur l’immense quantité de matériel empirique, que Jung et d’autres ont pu collecter au cours de leur vie.La première question est la suivante : comment est-il possible qu’il y ait des relations qui ne soient pas de cause à effet ? Il est aujourd’hui possible, grâce aux progrès de la physique quantique, de répondre à ce genre de questions de manière plutôt satisfaisante alors que Jung a du lui se contenter des toutes premières explications en la matière, qui lui furent d’ailleurs données par l’éminent physicien Wolgang Pauli. En effet la mécanique quantique moderne comporte de nombreuses expériences déconcertantes où le principe de causalité n’a plus lieu d’être. Partant de là, il faut accepter d’être ouvert à une nouvelle forme de relation acausale, encore inconnue, mais qui pourrait s’appuyer sur la mécanique quantique. La deuxième question qui se pose, une fois supposée l’existence d’une explication scientifique du phénomène, est la suivante : quels sont les liens existant entre l’événement synchronistique et l’esprit de celui qui les vit ? Nous supposons ici que de tels liens existent et c’est ce que tend à montrer l’importance de l’état émotionnel des sujets dans le succès des expériences de Rhine. De même, les rêves prémonitoires interviennent souvent dans des situations que je qualifierai de fortes, voire vitales pour l’individu qui les vit ou pour ses proches. J’ai pour ma part entendu à plusieurs reprises des récits de rêves prémonitoires prévoyant la mort d’un proche parent. Dans la partie qui vient, nous tenterons de répondre à cette question.

3. Jung : vers une compréhension de la synchronicité

Cette troisième partie va tenter d’établir le lien entre l’esprit de l’être humain et le principe de synchronicité. Ce lien étant fondé sur certains mécanismes décrits très longuement et dans de nombreux ouvrages par Jung, la première étape consiste bien entendu à effectuer un résumé de ces principales notions. Je demande au lecteur de bien considérer que les propos qui suivent ne représentent qu’un tout petit aperçu, parfaitement subjectif et incomplet, de l’oeuvre de Jung.

3.1. L’inconscient, l’univers en nous

3.1.1 L’inconscient collectif

Selon Jung, l’âme humaine (ou psyché) possède des marques et des traces de son évolution enfouies au plus profond de son inconscient. Ces traces, Jung les a repérées dans toutes les civilisations qu’il a étudiées, de l’esprit encore incivilisé de tribus africaines jusque dans nos psychés contemporaines. A partir des innombrables rencontres d’hommes et de femmes qu’il a faites à l’occasion de ses nombreux voyages tout autour du monde, il a pu tirer le dénominateur commun de la psyché humaine, une sorte d’empreinte digitale psychique de l’espèce, qu’il a appelé l’inconscient collectif.C’est principalement par l’étude des mythes et des légendes ancestraux que Jung a pu forger le matériel empirique de ses découvertes. Il s’est intéressé pratiquement à tout ce que la psyché humaine a pu produire depuis ses origines. L’étude de la bible et celle de l’alchimie par exemple se sont ajoutées à son quotidien de médecin psychiatre pendant de nombreuses années, et la foison de renseignements qu’il a ainsi pu récolter lui ont permis de proposer des rapprochements et des associations que nul avant lui n’avait eu l’idée de formuler. Mais que contient cet inconscient collectif ?

3.1.2 Les archétypes

Le contenu de l’inconscient collectif est par essence commun à toute l’humanité. Les objets qu’il contient ont été appelés par Jung les archétypes. Voici quelques exemples d’archétypes : Dieu (ou le père), l’anima (figure féminine que l’on trouve chez l’homme, l’animus chez la femme), le sauveur, le héros sont des archétypes. Un archétype n’est pas à proprement parler un symbole. Mais les symboles sont souvent, dans les rêves par exemple, une forme vivante d’un ou plusieurs archétypes. Par exemple l’archétype de l’anima peut se trouver activé dans un rêve sous la forme d’une personne féminine connue du rêveur. Les archétypes n’apparaissent pas seulement dans les rêves mais dans toutes les productions de l’homme. Jung a répertorié des formes géométriques communes à de nombreuses civilisations qui s’appellent des mandalas et l’on peut retrouver ces mandalas dans l’architecture, dans la peinture, dans les écrits et bien sûr dans les rêves. Il est évidement intéressant d’en étudier la signification archétypique. Par exemple le mandala de la spirale possède souvent un sens très fort et lorsque celui-ci apparaît dans un rêve, il est toujours possible d’en déduire quelques informations. Nous venons d’introduire l’hypothèse de l’inconscient collectif et de son contenu. Il faut distinguer très nettement l’inconscient selon Freud de l’hypothèse Jungienne. Avec Freud, on nous impose comme une fatalité que notre inconscient sert exclusivement à recevoir nos actes et pensées refoulés, le tout sur un fond de troubles du comportement sexuel plus ou moins dérangeants. En accord avec la théorie Freudienne, nous pensons tous par exemple qu’étant enfants nous passons par une phase dite du complexe d’oedipe qui, dit très sommairement, devait nous pousser à détester le parent du même sexe, tout en voulant se marier avec celui du sexe opposé. A la lumière des oeuvres de Jung, on peut comprendre que la pensée de Freud, sans être inexacte, est très restrictive. Voyons maintenant selon Jung, la relation entre l’inconscient collectif et la conscience, que seule la connaissance des archétypes permet d’appréhender à travers les rêves.

3.2. Le processus d’individuation

Dans le processus analytique, c’est à dire dans l’affrontement du conscient et de l’inconscient qui apparaît plus clairement pendant le travail psychanalytique, il est possible d’observer un développement, un progrès vers un but ou une fin dont le caractère difficilement déchiffrable a longuement préoccupé Jung. C’est à ce mouvement, que le travail sur la psyché rend positif et progressant, que Jung a donné le nom de processus d’individuation. On ne compte pas tant ils sont nombreux les ouvrages de Jung décrivant tout ou partie de ce processus, sous des angles toujours variés. Le livre Psychologie et Alchimie [2] par exemple relate les études approfondies qu’il a faites sur l’alchimie, ce processus à la fois matériel mais aussi et surtout spirituel. La comparaison entre le processus alchimique et le processus d’individuation est d’une richesse insoupçonnée pour justement comprendre ce dernier. Notamment, comme dans le processus alchimique où l’œuvre au noir est une phase précise et déterminée vers la naissance de la pierre philosophale, le processus d’individuation se compose de plusieurs phases très caractéristiques dont un passage par une activation de l’archétype de l’ombre qui serait à comparer à une sorte d’oeuvre au noir psychique pour l’individu qui la vit. L’interaction qu’il y a entre la conscience et l’inconscient est selon Jung régi par le mécanisme dit de compensation. Dit autrement, cela signifie que, de lui-même, l’inconscient va rétablir la conscience dans une sorte de droit chemin, ce chemin étant celui de l’individuation, et cela par l’intermédiaire de mécanismes compensatoires. Très schématiquement, l’individuation vise à réunir les composantes opposées ou dispersées de la psyché en une seule unique entité qui s’appelle le Soi. C’est certainement un des objectifs les plus justes et les plus exaltants de la vie.

3.3. Le mécanisme de compensation

Personnellement, je comprends le processus d’individuation comme une tentative supplémentaire de la Nature pour tenter d’équilibrer, de compenser, ce qui va par la force de la volonté humaine être déséquilibré. Il en est ainsi de l’équilibre écologique. La psyché faisant partie de la Nature, on peut voir l’ensemble des mécanismes qui la régissent comme des mécanismes évolutionnistes tendant à faire progresser l’espèce humaine. Cependant, l’évolution n’est pas ici une lutte pour la survie mais plutôt un guide vers une profonde sagesse. C’est vers cet équilibre des composantes de la psyché, vers cette sagesse ultime et souvent loin de nous que l’inconscient, par l’intermédiaire de la compensation, nous pousse. On peut imaginer aussi que la conscience est une île volcanique perdue dans l’océan de l’inconscient ; la lutte du feu et de l’eau fait alors rage pour que cessent les éruptions. Ce point de vue peut aider à comprendre ce que Jung entend par compensation. L’outil privilégié dans l’étude de ces mécanismes est bien sûr le rêve. De l’analyse de ceux-ci sur une période plus ou moins longue (parfois plusieurs années), on peut faire apparaître et ensuite évoluer le processus d’individuation. Il est très important de remarquer à quel point l’inconscient parle à la conscience. Les rêves, lorsque l’on s’en souvient sont la manière la plus simple de s’en apercevoir. C’est Freud qui le premier a décrit ces relations dans L’interprétation des rêves [3]. Même si ces interprétations sont discutables, car toutes sont exclusivement fondées sur la théorie sexuelle, elles ont ouvert la voie. Personnellement, je crois que lorsque l’on n’est pas à l’écoute de ses rêves, l’inconscient, qui agit constamment, tend à devenir de plus en plus violent à mesure que l’individu refuse d’entendre. Les cas extrêmes de cette opposition sont les névroses, les psychoses et toutes les maladies psychiques. Bien avant ces stades graves de l’évolution psychique, Freud a décrit un certain nombre de phénomènes, tel les lapsus ou les actes manqués, les cauchemars, etc., qui sont autant de formes d’expression de l’inconscient, qu’il serait dommageable pour l’individu qui les produit de ne pas relever. Finalement, la chose simple dont il faut être conscient, c’est que l’inconscient ne fait rien au hasard et qu’en plus il s’exprime de diverses manières. La synchronicité selon Jung est une autre forme d’expression de l’inconscient et donc, tout naturellement, elle s’inscrit dans le processus d’individuation dont une première approche vient d’être fournie. La partie qui suit va s’attacher à expliquer ce nouveau type d’expression.

3.4. Liens avec la synchronicité

Si la synchronicité est une nouvelle voie pour l’expression de l’inconscient, il reste encore à comprendre les relations qu’elle entretient avec celui-ci. Voici ce que l’on peut déduire des écrits Jungiens.Notre objectif est de montrer que les expériences synchronistiques délivrent leur sens au travers de compensations inconscientes qui se révèlent à la fois dans le monde objectif et dans le monde de la psyché. Afin d’y parvenir, il faut tout d’abord comprendre que si la synchronicité fait partie du processus d’individuation, alors son action a de grandes chances d’être compensatoire et, de même que dans les rêves, son sens ne sera pas une création du Moi, ou de la volonté. Au contraire, il s’agira ici encore du pouvoir de transformation, d’évolution, inhérent à l’inconscient qui poussera le Soi a se construire au travers des expériences personnelles vécues dans le monde objectif. De plus, le sens d’un phénomène synchronistique a un aspect très personnel en cela qu’il est relié très intimement à l’étape du processus d’individuation du moment. Dans l’exemple du scarabée, il est important de remarquer la première phrase de Jung :  » dans un moment décisif de son traitement  » qui indique bien l’intime liaison de l’événement avec le processus d’individuation (le traitement a souvent pour objet de faire progresser ce processus). Et si l’on va encore plus loin, on peut constater qu’il a un aspect archétypique et donc universel. Cette dernière idée nous conduit à penser que la synchronicité s’inscrit dans une sorte d’unité universelle que Jung a appelé, en utilisant le terme médiéval, Unus Mundus. Cette hypothèse est audacieuse mais finalement, pas tellement plus que toutes celles que nous venons de faire. Ce sont ses conséquences qui le sont davantage puisqu’elles indiquent que nous sommes guidés, chacun de nous au plus profond de nous-mêmes, vers l’unité de l’univers, l’Unus mundus. Ainsi, et c’était l’objet de cet exposé, nous joignons ensemble la psyché de chaque être humain avec les événements synchronistiques de la vie de tous les jours et, d’une manière certes un peu moins évidente, avec l’univers tout entier.

4. Conclusion

La synchronicité est une connexion acausale de notre état psychique interne et des événements extérieurs par l’intermédiaire du sens (meaning en anglais). Cette relation de sens est un aspect essentiel de notre conduite psychique inconsciente, le processus d’individuation. Celui-ci s’exprime de plusieurs manières dont la plus connue des psychanalystes est le rêve. La synchronicité est à comparer au rêve dans le sens où elle est la réalisation du même but, l’individuation ; et comme elle s’exprime aussi par compensation, c’est à dire par l’équilibrage ou par la guérison naturelle des maux ou des déséquilibres de la psyché, elle lui est très semblable. La chose la plus essentielle et certainement la plus impressionnante que l’on puisse retenir du phénomène synchronistique est le fait que la dualité esprit – matière semble y être éliminée. On y découvre de plus, de manière empirique, l’indication d’une unité ultime de toutes les existences individuelles réunies dans l’Unus mundus. Celui-ci s’exprime à travers nous, notre devoir est de l’écouter et de mieux l’entendre.5. Références [1] Carl Gustav Jung, Synchronicité et Paracelsica [2] Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie [3] S. Freud, L’interprétation des rêves [4] J. B. Rhine, La double puissance de l’esprit, Payot, 1979 [5] Victor Mansfield, Distinguishing Synchronicity from the Paranormal, Juillet, 1996 A vous de me donner votre sentiment…

4 réponses sur “La synchronicité”

  1. Hier je suis tombée sur cet article… et la résonance prenait tellement de place en moi que j’ai eu d’abord besoin, puis envie de réagir. Donc me voilà.

    N‘étant pas familière avec les travaux de Jung, je suis agréablement surprise que quelqu’un d’aussi influent se soit intéressé à un phénomène que pour le commun des mortels pourrait être rangé dans la catégorie du paranormal ou de la pure et simple coïncidence marquante.

    Ce que je trouve le plus surprenant est qu’on considère que le phénomène puisse faire partie des manifestations de l’inconscient. Et surtout, qu’on évoque la possibilité d’user de la synchronicité, tout comme des rêves, pour nous aider dans cette recherche de soi qui consiste à rendre l’inconscient conscient (processus d’individuation?).

    J’ai été initiée à cette recherche du soi en côtoyant les livres et les adeptes d’Isabelle Filliozat, Alice Miller et Arthur Janov…
    L’approche humaniste en général, et ces trois auteurs en particulier, m’ont convaincue que d’autres moyens que la psychanalyse permettent d’accélérer ce processus de rassemblement du moi. Ce processus consisterait ainsi à réintégrer progressivement à la conscience les anciens traumatismes, les anciennes blessures à l’origine du dédoublement ou éparpillement du moi.

    Pour Janov, l’inconscient serait constitué essentiellement d’un réservoir de souffrances refoulées. Vider ce réservoir permet de reconstituer son moi réel.

    La psychanalyse étant limitée par le fait même qu’elle reste au niveau « cortical », qui est celui du langage, le moyen de rendre cet inconscient conscient serait donc de remonter et revivre ces souffrances progressivement, « nettoyer » les plaies et les laisser enfin guérir… des cicatrices resteront à vie mais le moi ainsi reconstitué à plus de chances de se libérer de l’esclavage de l’inconscient.

    Alice Miller va encore plus loin, en considérant par exemple la peinture comme approche thérapeutique. Pas la peinture en tant que moyen d’évasion, ni la peinture qui cherche à satisfaire de façon symbolique les besoins fondamentaux non satisfaits en temps et en heure pendant l’enfance, moment critique où le cerveau est encore en formation. C’est une peinture-recherche qui permet d’extérioriser, de matérialiser cet inconscient, ces émotions, ces sentiments, ce vécu qui est resté enfoui et que l’on ne saurait nommer. Ainsi il serait parfois possible, pour certains d’entre nous, de trouver enfin le sens de ce produit de l’inconscient et de le ranger enfin dans la conscience de l’histoire personnelle.

    Janov parle d’individus névrotiques et de névrose de masse.

    Alice Miller soutient qu’encore de nos jours, la plupart d’entre nos congénères ont plus ou moins souffert d’avoir été traités comme des individus appartenant à cette sous-catégorie dans laquelle on cantonne aujourd’hui encore les enfants. Cette sous race que l’on se doit de dresser à l’obéissance, la politesse, la propreté et le refoulement vicieux des émotions.

    Isabelle Filliozat adresse amplement les sujets de la gestion des émotions au quotidien et de l’intelligence émotionnelle qui résonnent dans l’esprit du grand public.

    J’en conclus, aujourd’hui, que nous sommes tous plus ou moins concernés par cette recherche du moi, que nous sommes tous plus ou moins névrosés et que nous avons tous une histoire personnelle de souffrances plus ou moins subtiles.

    Nous sommes tous concernés car nous souffrons tous plus ou moins de cet éparpillement du moi et de ce dédoublement en moi réel et moi irréel. La preuve tangible étant que nous n’arrêtons pas de chercher un sens à notre vie… alors que je pense qu’un moi réel normalement (re)constitué trouverait que la vie a un sens inhérent et n’aurait plus beaucoup de difficultés à vivre et à ressentir librement…

    Pour revenir à cet article, je reste encore sur ma faim sur le comment écouter les manifestations de l’inconscient, comment aller dans le sens de l’individuation? comment parvenir jusqu’au déclic, l’illumination qui fait qu’une fois le phénomène repéré, le lien se fait, et on comprend, on le range dans les étagères de la conscience…

    Janov appelle cela des « Insights », en thérapie primale, et ils seraient une conséquence naturelle à chaque fois que l’on réussi à rentrer dans le sentiment et à revivre entièrement un traumatisme du passé inscrit dans notre mémoire corporelle…

    Je garde donc espoir et j’envisage dorénavant de considérer sérieusement (les noter, y réfléchir…), non seulement les rêves, mais aussi tout événement synchronistique qui viendrait se manifester dans mon quotidien… En plus de consulter au moins sur wikipédia ce qui se dit sur le sujet, mais cela va de soi 😉

    Merci pour cet article, j’y ai trouvé une source d’inspiration et de réflexion.

  2. Bonjour,
    Je connais les synchronicités depuis longtemps, avant même de savoir que ces manifestations portaient un nom.
    Il est difficile d’être bien renseigné par internet. Le sujet est mal compris et très difficile à expliquer d’une façon rationnelle.Il y a d’ailleurs très peu de réactions écrites sur cet article.
    La synchronicité décrite par Jung est souvent « récupérée » par des courants de pensée de nature ésotérique, et utilisée par les amateurs de paranormal. Jung s’est intéressé aux religions pour expliquer l’archétype, et les points communs de la pensée universelle.
    Je précise que je ne suis pas mystique, et je n’explique pas mes synchronicités qui sont très fréquentes, et vraiment significatives.

    J’ai relevé une phrase de votre article que je cite :
    La synchronicité est à comparer au rêve dans le sens où elle est la réalisation du même but, l’individuation ; et comme elle s’exprime aussi par compensation, c’est à dire par l’équilibrage ou par la guérison naturelle des maux ou des déséquilibres de la psyché, elle lui est très semblable.

    Je pense que le rêve à peut-être un sens (lequel ?) mais pas de but, et que la synchronicité n’a pas d’effet thérapeutique. Elle est même parfois dérangeante pour la personne qui la vit.
    Je crois aussi que la synchronicité ne doit pas se rechercher. Une personne qui a des synchronicités les remarque, par leur étrangeté.
    Ceux qui ne remarquent rien n’ont pas, je crois, de synchronicités. En cherchant, on ne peut trouver que des hasards.
    J’ai lu la réponse de Peggi, et j’avoue, j’en suis désolée… que je n’ai rien compris à ce message.
    En espérant que davantage de personnes s’intéresseront au travail de C.G. Jung…

  3. Merci pour ces intéressantes réflexions. Concernant le « but », je ne connais pas de phénomènes qui dans la Nature n’ont pas de but ou de fonction. Même la beauté des plantes a une fonction. Seulement parfois ce but nous échappe, ne nous est pas connu, on n’explique pas tout (fort heureusement!).

    Supprimons les rêves, que se passe-t-il ? La réponse à cette question permet de connaitre le but ou dit autrement la fonction biologique des rêves.

    Concernant la synchronicité, j’ai personnellement cessé de m’y intéresser et surtout d’en parler étant donné la récupération mystique outrancière qui en est faite. La synchronicité doit avoir un fondement scientifique et être à terme démontrable, comme n’importe quel phénomène physique. Sinon ce n’est qu’une croyance de plus dans l’incommensurable champs des croyances humaines et cela ne présente aucun intérêt à mes yeux.

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